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(provisoire inspiration acte 1) Ce qui est juste ne l'est pas toujour

On dira, pour l’anecdote, que sans aucun doute, face à Mlle Anxionnat, un empathique a ressenti le besoin de redéfinir son axiologie.

La première fois que je t’ai vue, tu m’as fait toute une scène parce qu’une dalle de plexiglas nous séparait, installée dans mon magasin suite aux restrictions sanitaires liées au COVID.

Je me souviens que tu m’as dit bonjour d’un ton agacé, expliquant la raison de ta venue avant de t’interrompre pour me demander d’enlever cette barrière entre nous. J’ai obéi, presque comme si on m’avait donné un ordre divin, tellement j’ai trouvé ta demande légitime et compris ton agacement face à ce morceau de plastique qui semblait s’ériger comme un obstacle inutile entre deux personnes.

Cet échange simple m’a marqué. Il m’a rappelé combien de barrières, visibles ou invisibles, se dressent autour de nous, nous empêchant de communiquer librement.

Quand je parle de barrières, je pense à celles qu’on crée pour se protéger. Pour les solitaires, ce sont les murailles construites avec le temps pour tenir les autres à distance. Pour les plus sociaux, ce sont celles qu’on érige autour de nos proches dans le but de les préserver.

Évoluer dans une société où chacun se protège de son prochain… Moi qui travaille dans le commerce par amour du contact humain, je me demande parfois comment on en est arrivé là. Puis je me souviens du moment où, moi aussi, j’ai commencé à faire de même : ce jour où l’on nous a présenté l’autre comme un potentiel danger, capable de nous nuire avec ses virus. Je me rappelle comment, peu après, nous avons été confinés chez nous pour la même raison. La dalle entre nous, vestige d’une époque censée être révolue, était finalement aussi une barrière que j’avais inconsciemment laissée en place, sans même m’en rendre compte, jusqu’à notre rencontre.

As-tu déjà eu la curiosité de lire les avis Google sur mon magasin ? Avec une moyenne de 4,4/5, ça semble plutôt flatteur, mais en lisant en détail, on tombe parfois des nues.

On y parle d’un type qui « maltraite une mamie », d’un jeune « imbu de lui-même », mais aussi d’un « professionnalisme hors pair », comme si « le Jésus des imprimantes » était ressuscité. En vérité, je ne suis aucun de ces personnages.

« Mickael, vous êtes adorable »… C’est ce que tu m’as dit. Une vision de moi qui m’a mis mal à l’aise lorsque tu l’as exprimée. Tu as dû le sentir, parce qu’au fond, je ne sais plus vraiment sur quel pied danser. Si je prends ton compliment pour acquis, je renie les critiques et je me construis une image idéalisée de moi-même, alors qu’au final, ce n’est peut-être qu’un fantôme que je projette devant toi.

Si notre rencontre avait eu lieu dix ans plus tôt, tu aurais eu une autre personne en face de toi. Quelqu’un qui aurait pointé du doigt ton côté empathique en te disant qu’il te voyait. Quelqu’un de souriant et d’avenant, parce que ravi d’avoir enfin en face de lui quelqu’un capable de l’entendre et de le comprendre.

Je ne t’ai jamais demandé ton âge… mais je pense que tu as l’âge que j’avais il y a dix ans. Être empathique veut tout dire et rien dire à la fois, parce que la définition qu’on en fait évolue au gré de nos expériences. Et le moins que je puisse dire, c’est qu’en dix ans, j’en ai beaucoup trop vécu.

Au-delà de la sphère professionnelle, mon constat concernant ma clientèle se transpose à toutes les sphères de ma vie. Les gens sont sur la défensive en permanence. Aider revient parfois à chercher à donner une leçon, et recevoir consiste à se méfier de celui qui tend la main. Et j’en souffre terriblement.

Dans mon monde idéal, ce sont la concorde, le partage et l’entraide qui prédominent. Une utopie que même Woodstock n’aurait pas eu la prétention de défendre complètement, et pourtant, celui qui rêve d’un monde idéal ne peut que porter ces valeurs.

Retour aux avis Google de mon magasin, et à ce parallèle avec notre rencontre, avec nos interactions. Je me confesse : quelque part au fond de moi, je manque d’amour-propre autant que j’en déborde, parce que je passe ma vie à me remettre en question.

Par exemple, j’ai vingt ans de commerce derrière moi. Jamais, au grand jamais, je ne me suis assis sur mes acquis, qu’ils soient techniques ou humains. Une mamie qui n’est pas à l’aise avec les nouvelles technologies, c’est entendable, et mes acquis me permettent de l’aider. Ma technique consiste parfois à lui dire que « la petite bête ne mangera pas la grande », simplement pour la rassurer, parce que je sais pertinemment que je ne serai pas derrière elle une fois qu’elle sera à domicile. Je me soucie d’elle plus que de mes propres litiges. Et pourtant, malgré toutes mes précautions face au litige, je m’y prépare systématiquement, parce que je vends des produits techniques et que je sais ce que cela implique. Mon rapport à ma clientèle n’a donc plus rien d’équilibré : ma personnalité empathique se fait manger un peu plus chaque jour, et ma raison d’être en surface de vente devient peu à peu mon sacerdoce.

Une personnalité comme la tienne face à moi il y a dix ans… J’aurais trépigné sur place. Je t’aurais dit que tu as trop la classe, du charisme, et que les valeurs qui vont avec sont rares. Je t’aurais dit qu’en tout bien tout honneur, j’adore les personnalités dans ton genre, tellement je les trouve authentiques et simples, à l’opposé de ce que notre société nous renvoie. Et j’aurais probablement fini par te dire :

« Ça te dit, un verre ? Franchement, je ne suis pas en train de te rencarder, viens même accompagnée si ça te dit. C’est juste que tu m’interpelles, et j’aimerais apprendre à te connaître si tu es d’accord. »

Mais nous nous sommes bel et bien rencontrés au cours de cette époque que je juge, moi, ténébreuse. Non pas du haut de mon vécu, mais du haut de mon rapport aux autres.

Un mur. Voilà ce que je suis devenu en réponse, et voilà ce que tu as eu face à toi. J’en ai tellement honte qu’en guise de jeu de mots avec ton prénom, je n’ai de cesse de me dire que c’est totalement injuste… ou que, finalement, « ce qui est juste ne l’est pas toujours ».

Je te revois en train de m’interpeller. Je me revois me figer, incapable d’exprimer quoi que ce soit face à une personne qui, pourtant, n’avait fait que se comporter comme un alter ego de valeurs.

J’ai compris ce jour-là que, fondamentalement, mon empathie et la personne qui se trouvait derrière étaient en pleine souffrance, et que je m’étais muré, incapable de réagir naturellement. Alors j’ai simplement dit : « Merci, Justine. » Et je me souviens avoir baissé les yeux, regardé mes chaussures pour éviter ton regard, soucieux de ne rien laisser transparaître.

Je le dis avec trois ans de recul : j’ai vécu ce moment comme un vaste instant d’introspection. Un moment durant lequel j’ai pris peur face à mon état, vis-à-vis de mon rapport à ma surface de vente, mais plus largement encore, vis-à-vis de mon rapport à mon prochain.

Rien à voir avec toi. Simplement avec mon âge, avec ma vie, avec mon engagement envers mon prochain, mon hypersensibilité… Tu n’es que l’incarnation, ce jour-là, d’un mal-être beaucoup plus profond. Et c’est précisément ce point de ma réflexion, dans ce que fut notre rencontre, que je qualifie d’injuste. Parce que tu n’y es pour rien.

La fusion réussie de Charlotte Gainsbourg et de la chanteuse Loreen n’a rien à voir là-dedans, ni même la moindre once de responsabilité dans ce que j’ai vécu. Tu es un chemin croisé parmi des milliers, qui m’a rappelé qui je suis et combien je me suis éloigné de moi-même.

Une de mes chansons préférées s’appelle « Les chemins du retour », et proclame dès l’intro :

« Tu sais c’que c’est ? C’est l’humanité qui ressort man, l’humanité. Ce qui nous tient et ce qui doit nous tenir avant tout, c’est l’amour, c’est la chose la plus importante au monde. La rage elle vient de l’amour frère, parce que sans amour y a pas la rage. On se bat parce qu’on aime les gens et parce qu’on aime notre terre. On a énormément de choses en nous, on a une force. Et c’est comme ça qu’on fera pour que l’humanité elle reprenne le dessus, parce qu’on ne peut pas reconstruire tant qu’on n’est pas redevenu humain. »

Elle poursuit avec une vérité singulière qui pourtant se reflète dans le drôle de récit que je suis en train de t’écrire :

« La vie se cache dans chaque recoin, même des plus petites phrases. Veille sur ton cœur, il peut vite glacer de froid. Faut garder sa vigilance pour ne pas s’éloigner de soi. Chaque instant est une prière, prends soin de tes pensées. Demeure où l’essence est pour ne plus broyer de la pierre. Le système est un mirage, les barrières illusoires. Les angoisses sont des vibes auxquelles Babylone veut nous faire croire. Le cœur détaché, tout commence dans la tête. La révolution totale n’est pas qu’un but, c’est un chemin et une quête. »

C’est exactement ce que je me suis dit concernant notre rencontre : un chemin à retrouver pour que la prochaine fois que j’ai une Justine en face de moi, je me sente à nouveau suffisamment humain pour réagir.

On doit redevenir humain. C’est le refrain des « Chemins du retour », c’est la quête dans laquelle je me suis lancé depuis qu’on s’est croisés. Je reste volontairement vague sur mon vécu : j’en avais besoin d’un point de vue personnel.

Trois ans se sont écoulés. Je te le confesse sans honte, et parce que mon récit me semble manquer un peu de lumière : j’ai été chercher de l’aide professionnelle. J’y ai trouvé encore plus de frustration, et je me suis enfoncé encore plus profond dans ma crise identitaire, ne parvenant qu’à retenir de ma surface de vente un brouhaha de ressentis innommables, en venant à vivre le simple contact client comme un moment désagréable. Mais à aucun moment je n’ai oublié la singularité de notre rencontre, et plus précisément ce qu’elle m’a rappelé de moi-même.

Puis est arrivée la fin d’année 2025, somme toute étrange à toutes les échelles, avec une enfilade de cas clients qui redonnent le sourire :

De cette mère de famille qui se sent suffisamment à l’aise pendant que je gère le SAV de son imprimante pour me parler de sa vie, me confiant qu’elle est maman d’un adolescent autiste Asperger et qu’elle le vit comme le plus grand des trésors, tellement cela l’oblige à faire preuve d’ouverture au quotidien et dans tout ce qu’elle fait.

De cet Américain à la retraite à la curiosité naturelle envers son prochain, ses idées, sa culture et sa manière d’être. Tellement ouvert d’esprit qu’il part volontiers dans des discussions profondes malgré la barrière de la langue, et malgré la barrière auditive du fait qu’il soit sourd d’une oreille.

De cette cadre de la mairie, militante pro-féministe, qui ne se contente absolument pas d’une réponse évasive à son « comment ça va Mickael ».

De cette femme, mère de famille et entrepreneuse, qui veille à mes hypoglycémies de diabétique à grand renfort de glaces à la noix de coco.

De cette demoiselle qui avait un peu dépassé l’heure, qui s’est fait remettre à l’heure pour ça, et à qui ça a semblé tellement normal qu’elle est venue m’offrir une petite carte en guise de remerciement et d’excuses. Dans ses comportements, elle m’a beaucoup fait penser à toi, et cette fois, j’ai répondu en conséquence.

De là à dire que ma lutte intérieure est terminée, je me raconterais de bien tristes histoires. Mais j’en suis à me dire que certes, parfois, « les choses » ne sont pas justes, mais ne pas reconnaître une lumière qui s’allume en soi et ne pas en faire part serait bien bête.

On dira, pour l’anecdote, que sans aucun doute, face à Mlle Anxionnat, un empathique a ressenti le besoin de redéfinir son axiologie.