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Cataléptiline - Kl - Période 1 : La perte

La réponse

Coucou ma puce…

Je sais… J’ai honte. Il m’aura fallu un mois pour venir te voir. Mais tu sais, je ne suis pas très à l’aise dans un cimetière… encore moins devant une pierre tombale. C’est pour ça qu’il m’a fallu autant de temps.

J’ai des choses à te dire, mais je ne savais pas comment m’y prendre. Sauf que j’ai reçu une lettre ce matin, et je me rends compte que cette fois, ça ne sert plus à rien de me taire. Au contraire, ça semble faire encore plus de mal que de bien.

Avant de te connaître, j’étais quelqu’un d’introverti. Avec les gens que je ne connaissais pas, je ne délirais pas, je ne me lâchais pas. Ils me voyaient comme un gars sage, presque coincé, avec un balai dans le cul.

Ensuite ? Qu’est-ce qui m’a fait évoluer ? Qu’est-ce qui a fait de moi l’homme que tu as aimé ? Eh bien, ensuite, j’ai rencontré Laura. Elle avait le même caractère que moi, la même manière d’être, de faire, et quelque part les mêmes zones d’ombre. Celles-là mêmes que tu me reprochais de ton vivant, et que tu me reprochais encore en torturant mon esprit dans la mort.

Tu me manques, Mélaine. Et je te dois cette vérité.

Aux alentours de mes quatorze ans, ma mère est allée voir une voyante qui lui a dit que son fils avait ce qu’elle qualifiait de dons. Quand ma mère est rentrée et qu’elle m’a raconté ça, j’ai rigolé en lui disant de faire attention, que la magie de la création se retourne souvent contre son créateur.

Mais la vérité, c’est que j’ai eu très peur.

Je savais déjà, au fond, qu’il y avait quelque chose de différent chez moi, mais je le cachais par peur d’être jugé.

À partir de ce jour-là, j’ai commencé à chercher ce que j’étais. Et le jour où j’ai découvert le mot « ressenti », j’ai enfin trouvé un terme capable de définir mon expérience.

J’ai découvert que, dans certaines circonstances, j’avais la faculté de ressentir les choses. Ça ne s’explique pas vraiment… Souviens-toi des soirs d’orage, quand je te prédisais le tonnerre avant l’éclair. Dit comme ça, ça semble presque poétique. Mais en réalité, ça n’a rien de glamour. C’est fatigant de ressentir le monde encore plus profondément qu’on ne se ressent soi-même, comme si, quelque part, on lui appartenait.

Quelques mois après mes premières découvertes, j’ai cherché à développer ce que j’étais, à explorer mes facultés, et j’ai touché à des choses assez sombres pour ne pas avoir à les citer. Je manquais d’humilité face à ce que j’étais et à ce que je ressentais.

Je me suis même improvisé magicien, en testant des formules trouvées sur internet. Aucune n’a jamais marché, rien ne se passait… Mais le 24 décembre 2001, quatre jours avant mes dix-huit ans, je me suis levé frigorifié. J’étais troublé de sentir ma grand-mère partout autour de moi, alors qu’elle devait être tranquillement dans son lit, à six cents kilomètres de là. Puis le téléphone a sonné…

J’ai compris ce jour-là que le ressenti permettait aussi d’entrevoir au travers.

Un bien triste Noël.

À partir de là, j’ai vraiment commencé à chercher ce que j’étais. Et j’ai découvert un terme qui regroupait assez bien beaucoup de choses qui me définissaient, jusque dans cette capacité de ressenti : l’empathie.

L’empathie est censée être cette capacité dont nous sommes tous dotés et qui nous permet de ressentir les choses et les gens. Mais dans les faits, c’est un peu moins simple que ça. C’est comme l’allergie aux poils de chat : selon les personnes et selon leur vécu, ça se développe plus ou moins naturellement.

Et puis, même quand on explore cette palette de possibilités naturelles, on a tous des chemins sur lesquels on peut se perdre. On peut vite se sentir supérieur aux autres dans nos échanges, simplement parce qu’on a un train d’avance sur ce que la personne en face ressent.

Quand j’ai rencontré Lo, c’était la première fois que je croisais quelqu’un fait du même bois que moi. Elle m’a fait redescendre immédiatement de mon petit côté mentaliste imbu de lui-même, en me donnant sa propre définition de l’empathie. Pour elle, c’était moins un don qu’une utilisation poussée du cerveau. Selon elle, cela permet à une personne de sentir une autre de l’intérieur : ses doutes, ses peines, ses joies, ses inspirations, ses aspirations… de voir toutes les couleurs de la palette qui composent le tableau.

Ce n’était au fond qu’un approfondissement de ma propre définition. Mais elle m’a aussi expliqué qu’avant d’être un empath, on est surtout, et avant tout, des éponges. Que c’était usant, fatiguant, autant que formateur, de ressentir des choses qui, au fond, ne nous appartiennent pas. Et que, pour en tirer quelque chose d’utile, bien plus que de simplement le subir ou le gérer, il fallait d’abord s’éveiller soi-même. Parce que si on exploite l’empathie sans se connaître soi-même, alors, comme une éponge, on s’use très vite… et certains finissent même par frôler la folie.

J’ai essayé de m’éveiller auprès de Laura. J’en ai fait mon guide. Puis j’ai arrêté mes recherches quand tu es apparue dans ma vie, parce que j’arrivais à me canaliser sans perdre la raison grâce à mon amour pour toi. Mais Mélaine, tu le sais, et j’en étais déjà conscient à l’époque : l’amour a aussi ses limites et ses faiblesses.

Entre mes sentiments et ma nature profonde, j’ai fait un choix. Un choix qui avait ton sourire.

Laura ne l’a pas supporté. Je lui donnais l’impression de ne plus m’assumer. Alors on a simplement cessé de se voir. C’est comme ça que j’ai fait comme si je pouvais oublier mon empathie… et Lo, injustement, par le même voyage.

Mon amour est mort avec toi, Mel… Mais mon empathie, elle, reste. Et elle hurle comme jamais, telle la sentence d’une symphonie qu’on n’a pas voulu écouter.

Regarde où ce que je suis, cumulé à mon amour pour toi, m’a mené… Une catalepsie dans laquelle j’ai failli rester bloqué, rien qu’en ayant ressenti ta mort plus encore que je ne l’ai vécue, alors que je te tenais la main.

Je me souviens que je ne voulais pas partir avec toi. Je ne voulais pas te suivre dans cette forme de mort. C’est ce que je suis qui m’y a cantonné, parce que je n’ai jamais osé t’en parler, et que je préférais sourire chaque fois que tu râlais en voyant que, pour le plaisir, je finissais tes phrases sur commande sans même connaître le sujet de départ.

Parce que je ne t’ai jamais parlé de Laura, alors que si elle n’était pas venue, je serais mort.

Parce que, pour tes beaux yeux, j’ai tourné le dos à mon propre éveil.

Et pour ça, la plus grande de mes hontes, c’est de m’être caché de toi au lieu d’attendre que tu sois morte pour te l’expliquer.

« Tu sais, Mélo… En général, faute avouée est à moitié pardonnée.
Rien n’est simple, tout est grand autant que beau. »

Lo ? Comment tu as su que je serais ici ?

— Je suis venue tous les jours ici depuis un mois, dans l’espoir de t’y trouver, mais en vain… jusqu’à aujourd’hui. Alors j’en ai profité. J’ai beaucoup parlé à Mélaine en lui expliquant que tu avais besoin de temps, mais que tu finirais par lui dire ce qui t’avait rongé durant votre relation. La seule ombre sur votre tableau. Celle-là même qui a poussé ton corps à t’enfermer dans une cage mentale.

Je ne te l’ai jamais dit, mais il y a sept ans, j’ai aimé un homme sombre. Et un jour, il s’est suicidé en se jetant de Fourvière. C’était un artiste, torturé par la vie autant que par son œuvre. Il avait voulu scénariser sa mort en la caricaturant. Même si ce n’était qu’un amour de jeunesse, j’ai voulu lui expliquer les choses bizarres de mon univers, de ce que je suis. D’abord, il a eu peur, puis il a compris… mais il s’est mis à psychoter. À dire qu’il m’aimait, mais qu’il ne se sentait pas à l’aise avec quelqu’un “dans sa tête”. Ses œuvres devenaient de plus en plus sombres, jusqu’au jour où il est passé de la symbolique à l’acte.

Avant qu’on se rencontre, toi et moi, j’ai voulu le rejoindre. De la même manière, je suis montée à Fourvière, devant la cathédrale…

Tu as eu l’impression d’une énorme gifle ?

— Bienvenue parmi les vivants, Mélo. Tu en as mis, du temps… mais tu as fini par dompter ton cauchemar, et j’en suis témoin. Tu n’es plus une éponge. Tu es enfin un véritable empath, tout simplement parce que tu l’as accepté.

Ça va aller, Mélo. Tu l’as gravie, ta montagne. On est arrivés au sommet tous les deux.