Lo…
Je me souviens de tout, maintenant. Je sais que tu redoutes cette conversation autant qu’il m’en coûte d’y revenir, mais je crois qu’il faut qu’on parle, vraiment.
Cela fait presque quinze jours qu’elle n’est plus là. Presque quinze jours que j’ai frôlé la mort. Quinze jours que les flashs reviennent, que je cherche à en comprendre le sens, que je regarde enfin ce que j’ai fait de ma vie, et ce à quoi tout cela m’a mené.
Je ne te remercierai jamais assez d’être venue me chercher là où, j’en suis convaincu, toi seule pouvais encore m’atteindre.
De ce que tu as pu me dire pendant mon coma, il ne me reste que des bribes, des morceaux épars, parce que tout se mélangeait dans quelque chose d’étrange, de flou, d’irréel.
Tu es la seule personne à qui je puisse raconter ce que j’ai vécu, et surtout ce que j’en ai compris.
Pendant tout ce temps, je ne pouvais pas bouger. J’étais figé, prisonnier. Au début, j’étais dans un endroit morbide, étouffant, et Mélaine me proposait de rester avec elle. Mais elle sentait qu’au fond de moi, malgré tout, je ne le voulais pas.
Alors elle s’est mise en colère. C’était comme si elle entrait en moi, comme si elle me déchirait de l’intérieur, en répétant sans cesse que j’étais son jouet. À un moment, j’ai vu le sang couler le long des murs. Elle me répétait que c’était le mien. Puis j’en ai eu plein les mains. Elle n’arrêtait pas de me dire que je la pleurais désormais comme un misérable… et soudain, tout a changé.
Le décor a basculé.
C’était encore elle et moi, mais cette fois chez nous. C’est là que j’ai commencé à t’entendre. Au début, elle était calme, presque douce, presque rassurante. J’ai cru que je m’étais réveillé, mais je ne pouvais toujours pas bouger. Puis elle a recommencé. Les mêmes paroles atroces, les mêmes violences, sauf que cette fois son discours se brisait contre ta voix, contre tes mots. Comme si elle essayait de rester elle-même alors que quelque chose, en elle, prenait déjà ta forme.
Ensuite, j’ai revu notre rencontre, place Bellecour. Mais tout était inversé. J’ai eu l’impression que c’était elle qui était toi. C’est elle que j’ai vue tomber dans la flaque d’eau. Sauf que, contrairement à toi ce jour-là, elle ne se relevait pas. Elle s’enfonçait. Elle disparaissait dedans. J’ai eu peur. Je t’appelais au secours et, au milieu de tout ça, je t’entendais me parler du lien.
Puis, en un instant, tout a encore changé.
Nous étions à Fourvière, comme la première fois. Je te demandais pourquoi tu avais toujours l’air si triste devant ce paysage. Tu m’as dit de m’approcher, de regarder moi aussi, si je voulais comprendre. Je t’ai répondu que je ne pouvais pas bouger. Et tu m’as dit :
« Quand on veut, on peut. Jette-toi dans le vide si tu veux vivre. »
Et là, j’ai senti mes pieds de nouveau. Alors j’ai avancé. Et j’ai sauté.
J’ai l’impression que tout cela n’a duré que quelques minutes, alors qu’en réalité cela s’est étiré sur des jours entiers. Mélaine était violente, oui, mais aujourd’hui je le comprends : tout cela venait de moi. C’était mon esprit. Mon enfer. Mes vérités tordues, mes refus, mes fautes, mes peurs.
Pendant trois ans, je lui ai menti. Je ne lui ai jamais parlé de mon empathie. Et je me suis menti à moi-même aussi, en l’étouffant, en la refoulant, pour que Mélaine et moi puissions être heureux. Et le pire, c’est que nous l’étions.
Ce que j’ai vu là-bas, ce n’était pas seulement elle. C’étaient mes propres démons. Ce que j’avais enfoui. Ce que j’avais refusé de regarder en face. Tout ce que j’avais caché, et que j’ai fini par voir.
C’était aussi l’image de ma montagne. Toi, tu étais au sommet, et tu m’as lancé la corde.
Lo… je suis éveillé.
Fourvière est infiniment plus beau que cette chambre d’hôpital où tout cela s’est joué, mais j’ai enfin compris pourquoi tu t’y sens si triste. L’éveil est douloureux. Il arrache. Il oblige à voir. Et je suis certain que pour toi aussi, cela a dû ressembler à ça. Je crois même que si je remets un jour les pieds dans cette chambre, je m’effondrerai.
Il y a aussi autre chose.
J’ai entendu des choses. Mais je n’ai rien dit jusque-là, parce que j’ai cru les avoir imaginées. À certains moments, ta voix prononçait des phrases qui me semblaient impossibles venant de toi.
Aujourd’hui, je suis éveillé. Réveillé, même, dans tous les sens du terme. Et le lien, lui, ne ment pas.
Je suis désolé, Lo…
Je ne te remercierai jamais assez de m’avoir sauvé, mais Mélaine est là, juste au-dessus de nos têtes. Entre nous. En nous. Je ne peux pas t’aimer, pas maintenant. Peut-être même sans savoir encore si je le veux vraiment. C’est trop tôt. Tout est encore trop vivant, trop proche, trop fragile. Et pour l’instant, je préfère qu’on ne se voie pas.
Ce n’est ni un adieu, ni même un au revoir.
Juste un baiser sincère sur la joue, pour te dire : à bientôt.
Tu le sais mieux que personne : la vie ne s’arrête jamais vraiment. Elle continue. Là où quelque chose se termine, autre chose commence forcément.