Le temps passa, un an, peut-être un peu plus. À cet âge-là, les saisons comptent davantage que les calendriers.
Je me souviens surtout des changements, des regards, des silences et de cette sensation étrange que quelque chose approchait. Quelque chose que je ne comprenais pas encore.
Maeva allait avoir quatorze ans. Dans notre communauté, ce n'était pas un anniversaire comme les autres. C'était l'âge adulte, l'âge où l'on cessait d'être un enfant, l'âge où Ella révélait le secret.
Depuis toujours, la tradition voulait que personne n'apprenne la vérité avant ce jour. Les anciens pouvaient mourir, les hommes disparaître, les enfants poser toutes les questions du monde, personne ne répondait. On attendait les quatorze ans.
Puis on apprenait.
Je me souviens du matin de l'anniversaire de Maeva. Le ciel était couvert. Un vent froid descendait des montagnes, même les animaux semblaient nerveux.
Ella est venue chercher Maeva après le repas, comme elle l'avait fait avant elle pour toutes les femmes du campement. Personne ne les suivit, personne n'essaya d'écouter. C'était une tradition, une règle plus ancienne encore que les souvenirs des anciens.
Maeva partit. J'ai attendu son retour toute la journée. Lorsqu'elle revint enfin, le soleil était presque couché. Je compris immédiatement que quelque chose n'allait pas. Son visage était pâle, ses yeux rouges, mais elle ne semblait pas avoir pleuré, pas récemment. C'était pire.
On aurait dit quelqu'un qui avait pleuré pendant toute une vie et n'en avait tout simplement plus la force.
Je me souviens qu'elle est venue s'asseoir à côté de moi sans dire un mot, sans même me regarder. Le silence était devenu si lourd que j'en avais mal au ventre.
Puis je levai les yeux et j'aperçus Rodrigo, debout à l'écart du campement. Il regardait dans notre direction, immobile, comme s'il attendait quelque chose.
Je décidai d'aller lui parler. Je voulais comprendre.
Je voulais savoir ce qu'Ella avait raconté à Maeva. Je voulais savoir pourquoi ma sœur semblait soudainement plus vieille que nous tous.
Lorsque je suis arrivé à sa hauteur, je me souviens que Rodrigo prononça un seul mot. Le même mot que la première fois.
— Kamino.
Mon cœur se serra immédiatement.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Il ne répondit pas. À la place, il me demanda de le suivre. Je l'ai fait, sans doute parce que je lui faisais confiance, peut-être parce que j'étais curieuse. Peut-être parce que j'avais peur. Peut-être parce qu'une partie de moi cherchait des réponses depuis cette fameuse nuit.
Nous avons quitté le campement. Nous avons traversé les collines, puis nous sommes arrivés au bord du Darro.
Toujours le même endroit, toujours cette même rivière, toujours cette même sensation, comme si le monde changeait légèrement lorsqu'on approchait de ses rives.
La nuit tombait, le vent faisait bruisser les arbres et Rodrigo semblait nerveux. Il marchait, s'arrêtait, repartait.
Comme un homme qui n'était plus vraiment maître de ses actes.
Puis, soudain, je me souviens qu'il s'est mis à parler. Pas à moi, à lui-même ou à quelque chose que mes yeux ne percevaient pas.
— Je ne veux pas.
— Ce n'est pas mon destin.
— Je suis libre.
— Laisse-nous !!!
Sa voix tremblait. Je ne l'avais jamais vu ainsi. Je m'approchai.
Inquiète.
— Rodrigo ?
Il se retourna brusquement. Ses yeux étaient remplis de larmes. J'ai cru qu'il allait s'effondrer.
Dans mon souvenir, je me souviens avoir tendu la main vers lui pour le calmer, le réconforter, pour essayer de comprendre, mais il me repoussa. Une première fois, puis une deuxième. Il continuait à pleurer.
Je me souviens, à ce moment précis, avoir entendu l'eau derrière moi, le vent, mais aussi autre chose. Comme un murmure, puis plusieurs voix, très lointaines, et d'autres très proches.
C'est à ce moment-là que Rodrigo tomba à genoux avant de relever la tête. En une fraction de seconde, j'ai vu que son visage avait changé. Ou peut-être était-ce la lumière, peut-être un jeu d'ombres, mais je me souviens surtout de voir apparaître un sourire forcé qui n'était pas le sien.
Le même sourire, celui de la silhouette, celui aperçu des années auparavant sur l'autre rive. Je me souviens avoir reculé, terrifiée, et c'est là que tout bascula.
Mon dernier souvenir clair est d'être tombée au sol sans que je sache comment. Je me souviens seulement de cette impression horrible, comme si mon corps ne m'obéissait plus, comme si je n'avais aucune volonté, comme si quelque chose d'autre décidait à ma place.
Rodrigo pleurait toujours, même lorsqu'il s'approcha, même lorsqu'il me déshabilla, même lorsqu'il me toucha. Je sentais ses larmes, même lorsqu'il me fit ce qu'aucun homme ne m'avait jamais fait, alors que je n'arrivais même pas à me débattre. Je me souviens de ses excuses tout du long, de sa voix brisée me demandant pardon.
Je me souviens de ma propre confusion, car ce qui me détruisait le plus n'était pas seulement ce qui arrivait, c'était de ne plus savoir où commençait ma volonté et où elle s'arrêtait. Lorsque tout fut terminé, il recula, comme horrifié par lui-même. Puis il s'enfuit, en courant, sans se retourner, pendant que je restai seule, immobile, réalisant ce qui venait de m'arriver.
Je suis restée là longtemps. Le ciel était devenu noir. Je regardais les étoiles, les arbres, la rivière, parce que partout autour de moi, j'avais l'impression de voir danser des dizaines de silhouettes, peut-être des centaines, des ombres qui apparaissaient et disparaissaient dans l'obscurité.
Je ne sais pas si elles existaient. Je ne le sais toujours pas. Je sais seulement que je les ai vues et que, cette nuit-là, pour la première fois, j'ai véritablement eu peur de devenir folle.
Même si je n'y étais pour rien dans ce qui m'était arrivé, j'avais honte et je n'ai pas osé rentrer au campement, ni cette nuit-là, ni le lendemain. Je restai cachée dans les collines, à survivre comme je pouvais.
J'essayais de comprendre ce qui venait de se passer, d'essayer de savoir si Rodrigo m'avait fait du mal volontairement ou si quelque chose de plus ancien encore s'était servi de lui pour s'en prendre à moi et à mon innocence.
Pendant trois jours, je vécus seule, puis la faim finit par l'emporter sur la peur et la honte. J'ai repris le chemin du campement, inconsciente du fait que, pendant mon absence, tout avait déjà commencé à s'effondrer.