Lorsque j'aperçus enfin le campement, quelque chose me frappa immédiatement. Le silence. Pas celui, paisible, des fins d'après-midi, pas celui des nuits sans vent. Un silence lourd, malade, comme si chacun retenait son souffle.
Je marchais depuis des heures. Mes vêtements étaient sales. Mes cheveux emmêlés. J'avais faim, froid et honte. Je ne savais pas ce que Rodrigo avait raconté. Je ne savais même pas s'il était rentré.
Je ne savais plus ce qui était réel, alors je continuai d'avancer. Personne ne me gronda, personne ne me demanda où j'étais passée. Les regards se posaient sur moi puis se détournaient aussitôt, comme si autre chose occupait toutes les pensées.
Je trouvai finalement maman près du feu central. Ella se tenait à ses côtés. Toutes deux semblaient avoir vieilli de plusieurs années en quelques jours.
Avant même que je puisse parler, maman me serra dans ses bras et se mit à pleurer.
Encore.
Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai compris. Quelqu'un de plus avait disparu mais, cette fois, rien qu'à l'instinct, je connaissais les noms.
— Où est Maeva ?
— Où est ma sœur !?
Le silence qui suivit me donna la réponse. Je regardai Ella, puis maman, puis les autres. Personne n'osa croiser mon regard.
— Où est Maeva ?
Ma voix tremblait.
Maman finit par répondre.
— Elle est partie.
— Partie où ?
Elle baissa les yeux.
Et ce fut Ella qui prit la parole.
— Elle a suivi la voie de Kamino.
Je sentis mon sang se glacer.
Rodrigo, Maeva… Tous les deux. Disparus. Comme mon père, comme le père de Maeva, comme tous les autres.
Pour la première fois de ma vie, je refusai de me taire.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Personne ne répondit.
— Qu'est-ce que Kamino ?
Toujours le silence.
Alors je répétai la question, encore et encore, jusqu'à hurler. Et ce soir-là, pour la première fois depuis des siècles, une règle fut brisée. Je n'avais pas quatorze ans. Je n'étais pas censée savoir. Pourtant, Ella décida de me révéler le secret.
Je me souviens qu'elle m'emmena à l'écart du campement. Nous nous sommes assises sur un promontoire rocheux qui dominait la vallée.
Au loin, les lumières de Grenade brillaient dans la nuit. L'Alhambra ressemblait à un fantôme rouge posé sur la colline. Ella resta silencieuse durant plusieurs minutes, puis elle parla. Elle me raconta l'histoire de notre peuple.
La véritable histoire.
Selon les anciens, nos ancêtres vivaient déjà dans la région lorsque Grenade était encore un royaume musulman. Ils étaient des gens de la terre, des descendants des anciens peuples ibériques qui avaient traversé les siècles en se mêlant aux habitants de chaque époque.
Ils avaient connu les rois, les guerres, les invasions, les famines et les épidémies, mais ils étaient restés. Puis vint l'année 1512, l'année de la fondation du campement.
L'année où apparut Kamino.
Ella ignorait s'il s'agissait d'un homme, d'un esprit, d'une malédiction ou simplement d'une histoire inventée pour expliquer l'inexplicable. Ce qu'elle savait, c'était que, depuis cette époque, les disparitions avaient commencé.
Toujours les mêmes. Toujours selon le même schéma. Souvent des hommes. Parfois des femmes, qui disparaissaient sans laisser de trace, comme appelés par quelque chose, comme attirés ailleurs.
— Et personne ne les a jamais retrouvés ?
Ella secoua lentement la tête.
— Jamais.
Je repensai immédiatement à Rodrigo, à Maeva, à mon père, à tous les absents, puis je pensai à la silhouette, à ce sourire aperçu au bord de la rivière. Et, pour la première fois, je racontai tout.
La nuit du feu, l'ombre sur l'autre rive, le sourire. La disparition soudaine de Maeva, la voix de Rodrigo.
Ses actes à mon égard.
Tout.
Ella m'écouta sans m'interrompre. Lorsqu'elle parla enfin, sa voix semblait plus vieille encore que d'habitude.
— Alors Kamino t'a vue.
Je n'oublierai jamais cette phrase. Jamais. Car elle fut prononcée non comme une hypothèse mais comme une certitude.
Les mois qui suivirent furent les plus étranges de toute mon existence. Le campement continuait à vivre, les enfants jouaient, les adultes travaillaient, les guitares résonnaient toujours le soir.
Mais quelque chose avait changé.
La peur était devenue visible. Même les anciens n'arrivaient plus à la cacher, comme si la disparition de Maeva et de Rodrigo avait réveillé une vieille blessure, comme si chacun avait soudain compris que notre histoire approchait de sa fin.
Pendant ce temps, l'Espagne changeait, elle aussi. De plus en plus de familles quittaient l'Andalousie. Chaque année, des voisins partaient vers Barcelone.
Vers Madrid.
Vers la France.
Vers l'Allemagne.
Vers la Belgique.
Les plus jeunes rêvaient d'ailleurs et les plus vieux regardaient partir leurs enfants. Manuel faisait partie de ceux qui parlaient souvent de Paris. Il avait des cousins là-bas. Selon lui, on pouvait y trouver du travail, une maison, une vie nouvelle.
Je l'écoutais sans vraiment l'entendre. Je ne pensais qu'à Maeva, à Rodrigo et à Kamino. Sans arrêt, jour et nuit, au point de m'en rendre malade.
Puis vinrent les pluies. Au début, personne ne s'inquiéta. L'hiver faisait partie de la vie, la pluie aussi. Mais cette année-là, quelque chose était différent, comme si les averses semblaient ne jamais vouloir s'arrêter.
Les collines devenaient instables. Le Darro grossissait chaque jour davantage. Je me souviens des anciens qui observaient le ciel et des conversations à voix basse, de l'inquiétude qui gagnait peu à peu tout le monde.
Puis, soudainement, la montagne céda. Des pans entiers de terrain glissèrent. J'ai vu les grottes de mon enfance s'effondrer sous mes yeux et les voies qui y menaient disparaître. C'était comme si la terre elle-même semblait vouloir engloutir notre monde.
Les autorités parlèrent de catastrophe naturelle. Les journaux parlèrent d'inondations. Mais, dans le campement, personne ne parlait de météo.
Les anciens regardaient les collines détruites, puis ils regardaient la rivière et enfin ils regardaient le vide, comme s'ils attendaient encore quelqu'un.
Je me souviens particulièrement d'Ella. Elle ne pleurait pas. Elle ne se lamentait pas. Elle observait simplement les ruines un long moment, puis elle murmura :
— Cette fois, c'est terminé.
Je ne lui demandai pas ce qu'elle voulait dire.
Parce que je le savais déjà. Pour la première fois depuis 1512, notre peuple n'avait plus de foyer. Et, pour la première fois depuis 1512, même les anciens semblaient avoir perdu l'envie de reconstruire.
Le campement était mort.
Et, quelque part au fond de moi, je ne pouvais m'empêcher de penser que Kamino avait finalement obtenu ce qu'il cherchait depuis le début.