Au petit matin, nous avons repris le chemin du campement.
Le soleil commençait à peine à éclairer les collines lorsque nous avons retrouvé le gué, Rodrigo marchait devant,Maeva et moi derrière lui, aucun de nous ne parlait. J'avais passé la nuit à essayer de comprendre ce que j'avais vu, ou cru voir.
Chaque fois que je repensais à la silhouette, je me demandais si je n'avais pas simplement rêvé, puis je repensais au mot Kamino. Un frisson me parcourait.
Avant que nous traversions la rivière, Rodrigo s'est arrêté et je me souviens qu’il nous a regardées tour à tour.
— Ne revenez plus ici seules.
Je m'attendais à une explication, à quelque chose mais il ajouta simplement :
— Promettez-le.
Nous avons promis. À douze ans, les promesses coûtent peu de chose. Nous ignorions encore qu'elles peuvent parfois coûter une vie entière.
Lorsque le campement apparut enfin au loin, nous avons compris que quelque chose n'allait pas.
Des gens couraient, des adultes parlaient fort, des enfants étaient regroupés autour des caravanes et lorsque notre mère nous aperçut, elle ne cria pas.
Elle ne courut pas vers nous, elle resta figée comme pétrifiée. Je me souviens avoir vu Rodrigo s'approcher d'elle, lui parler à voix basse, je n’ai jamais su ce qu'il lui avait dit, mais je jurerais avoir vu le sang quitter son visage.
L'instant d'après, elle s'effondra dans les bras d'Ella.Elle pleurait, pas de colère, pas de soulagement, des larmes de peur, je ne l'avais jamais vue ainsi et c’est Ce jour-là, quelque chose changea. Quelque chose que je ne compris que bien plus tard.
Ma vie d'enfant venait de s'achever.
Durant plusieurs semaines, je restai près du campement. Je ne retournai plus au bord de la rivière, je ne m'éloignai plus, la peur m'avait rendue prudente.
Maeva, elle, changea d'une autre manière. Elle devint inséparable de Rodrigo, partout où l'on voyait l'un, l'autre n'était jamais loin. Ils disparaissaient pendant des heures, revenaient sans donner d'explication et lorsque quelqu'un leur posait une question, ils échangeaient un regard avant de sourire, comme s'ils partageaient un secret.
Au début, personne ne semblait s'en inquiéter. Les anciens considéraient cela comme une amourette d'adolescents, même maman paraissait rassurée.
Rodrigo venait d'avoir quatorze ans. Maeva allait bientôt les atteindre. Aux yeux du campement, leur avenir semblait tout tracé. Pourtant, quelque chose me dérangeait dans la situation mais je ne savais pas quoi.
Parfois, je surprenais Rodrigo en train d'observer les collines, ou la rivière, ou simplement le vide, avec la même expression que celle qu'avait Maeva la nuit où nous avions traversé.
Une expression que je n'arrivais pas à définir. Comme une attente, comme s'ils écoutaient quelque chose que j’étais incapables d'entendre.
Le temps passa, l'été arriva, les soirées s'allongèrent, les touristes furent plus nombreux que jamais dans le Sacromonte.
Depuis les hauteurs, nous les apercevions parfois grimper jusqu'aux grottes. Ils venaient voir les Gitans danser.
Entendre les guitares.
Boire du vin.
Rentrer chez eux avec une histoire à raconter. Les anciens secouaient la tête.
— Ils regardent des gens survivre et pensent assister à un spectacle.
Je ne comprenais pas encore. À cette époque, je pensais que le monde entier ressemblait au nôtre, que partout les gens chantaient autour du feu, que partout les enfants couraient pieds nus, que partout les familles vivaient avec les fantômes de leurs absents et découvrais peu à peu que ce n'était pas le cas.
Cette année-là, plusieurs familles quittèrent la région, des cousins partirent vers Barcelone, d'autres vers Madrid, quelques-uns vers la France. Les adultes en parlaient souvent, les temps devenaient difficiles, le travail se faisait rare et beaucoup rêvaient d'ailleurs, Manuel était l'un de ceux-là.
À cette époque, nous étions devenus proches, je crois même que j'étais amoureuse de lui du moins autant qu'une adolescente peut l'être. Avec lui, je retrouvais quelque chose que j'avais perdu après cette nuit au bord du Darro.
La légèreté.
Lorsque nous étions ensemble, je parvenais presque à oublier Kamino. Presque, car le nom revenait régulièrement, toujours à voix basse. Toujours dans des conversations interrompues dès qu'un enfant approchait.
Parfois, je surprenais Ella en train d'observer Rodrigo et que son regard n'avait rien d'affectueux, qu’il ressemblait davantage à celui d'un berger observant un loup à l'approche de son troupeau.
Puis vint le jour d’une énième disparition De Maeva et Rodrigo où cette foi je décidai de les suivre. Je ne sais plus ce qui m'y poussa. La jalousie ? La curiosité ? Ou simplement cette vieille peur que j'essayais d'oublier ?
Je les vis quitter le campement après le coucher du soleil, je les ai suivis à distance, sans bruit, comme lorsque Maeva et moi partions autrefois explorer les collines.
Ils marchèrent longtemps, toujours dans la même direction, vers la rivière. Mon cœur se serra immédiatement. Je ne connaissais que trop bien ce chemin, je l'aurais reconnu les yeux fermés.
Le Darro brillait sous la lune lorsqu'ils s'arrêtèrent. Je me cachai derrière un rocher et j'attendis. Ce que je vis ce soir-là ne ressemblait à aucun rituel, à aucun mystère, à rien de surnaturel.
Seulement à deux adolescents amoureux, Maeva et Rodrigo s'embrassaient, se parlaient, riaient, comme tous les jeunes du monde depuis la nuit des temps.
Je me souviens avoir ressenti un immense soulagement, pour la première fois depuis des mois, peut-être même depuis cette fameuse nuit. Je m'étais trompée.
Tout était simple, tout était normal, il n'y avait pas de secret, pas de malédiction, pas de Kamino, seulement deux amoureux qui voulaient être seuls.
Je repartis sans me montrer et je gardai leur secret qui n’en étais pas un pendant près d'un an.
Mais parfois, lorsque je repense à cette période, je me demande si ce n'était pas précisément ce que Kamino souhaitait que je croie.