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Cataléptiline - Before Cataléptiline - Milenca : La Bohemienne
Connection

Plus on grandissait, plus nous devenions espiègles

Plus on grandissait, plus nous devenions espiègles.

Et plus nous devenions espiègles, plus nos fugues nous emmenaient loin du campement.

Au début, nous nous contentions de disparaître quelques heures. Puis des après-midi entiers. Puis des journées presque complètes.

À douze ans, nous connaissions les collines mieux que certains adultes.

Plus on grandissait, plus nous devenions espiègles.

Et plus nous devenions espiègles, plus nos fugues nous emmenaient loin du campement.

Au début, nous nous contentions de disparaître quelques heures. Puis des après-midis entiers. Puis des journées presque complètes. À douze ans, nous connaissions les collines mieux que certains adultes.

Nous savions où poussaient les figuiers sauvages, où l'eau restait fraîche même au cœur de l'été, où les lapins avaient leurs terriers  et surtout, nous connaissions les endroits où personne ne viendrait nous chercher.

Depuis plusieurs mois, nous remontions régulièrement le cours du Darro,  chaque fois un peu plus loin, chaque fois avec la même impression de découvrir un monde nouveau.

Un après-midi, alors que le soleil était encore haut dans le ciel, nous avons fini par atteindre un endroit où les berges devenaient impraticables.

Devant nous, la rivière se resserrait entre les rochers, derrière nous, le chemin semblait sans intérêt. Je me souviens avoir regardé Maeva, Elle regardait l'autre rive, longtemps, sans parler.

— On traverse ?

Elle a hoché la tête. Nous connaissions un passage peu profond que les anciens utilisaient parfois pour rejoindre certaines terres de la Vega. L'eau nous arrivait à peine au-dessus des genoux.

Alors nous avons traversé et je crois que c'est ce jour-là que tout a commencé.

 

De l'autre côté, le paysage semblait différent, pourtant, les collines étaient les mêmes, les arbres aussi, la rivière également mais il y avait quelque chose d'étrange.

Comme si nous étions sorties d'un monde familier pour pénétrer dans un autre qui lui ressemblait parfaitement. Nous avons marché durant des heures, nous avons chanté, dansé, raconté des histoires absurdes, comme toujours.

Puis le soleil a commencé à disparaître derrière les montagnes. Habituellement, c'était Maeva qui surveillait l'heure. Elle avait toujours été plus prudente que moi là-dessus.  Mais ce soir-là, elle paraissait distraite.  Je m'en suis aperçue lorsqu'il faisait déjà presque nuit.

 

— Il faut rentrer.

Elle n'a pas répondu.

— Maeva ?

Elle regardait la rivière comme fascinée. Je crois que c'est la première fois de ma vie que sa présence m'a semblé étrange.  Finalement, elle s'est levée, sans un mot, elle a ramassé du bois mort, quelques branches sèches, puis elle a allumé un feu à une cinquantaine de mètres du rivage.  Je l'ai regardée faire.

— Tu sais que maman va nous tuer ?

Pour toute réponse, elle a esquissé un sourire. Le feu crépitait doucement, la nuit tombait. Au loin, les lumières de Grenade commençaient à apparaître et derrière elles, la silhouette sombre de l'Alhambra dominait encore les collines.

Pour la première fois de ma vie, je passais une nuit loin du campement, j'étais morte de peur. Maeva, elle, semblait étrangement calme. Nous nous sommes assises près du feu, longtemps, sans parler, puis elle m'a posé une question.

Une simple question, la même question que personne ne nous avait jamais autorisées à poser.

 

— À ton avis... qu'est-il arrivé à nos pères ?

 

Je me souviens encore du silence qui suivit. Dans notre communauté, les enfants n'avaient pas le droit de poser cette question. Le secret était révélé lors du quatorzième anniversaire. Pas avant. Jamais. Je ne savais rien et, parce que j'étais effrayé, je n'avais jamais vraiment cherché à savoir.

 

Mon père me manquait parfois.

Mais comment regretter quelqu'un qu'on n'a jamais connu ?

Alors j'ai répondu honnêtement.

— Je ne sais pas.

Maeva a continué à regarder les flammes.

— Moi, j'y pense tous les jours.

Cette phrase me bouleversa davantage que je ne l'aurais cru.

Je réalisai soudainement que Maeva et moi avions grandi ensemble. Pourtant, nous n'étions pas semblables. Que là où je m'étais contentée de vivre, Maeva cherchait des réponses. Que là où je regardais le présent, elle observait déjà les ombres.

 

Je me suis allongée, les étoiles apparaissaient une à une.  Le bruit de l'eau remplissait l'obscurité, je crois même m'être assoupie quelques instants, puis j'ai entendu mon nom.

Ou peut-être l'ai-je rêvé. Je ne sais plus. Quand j'ai ouvert les yeux, le feu brûlait encore mais Maeva avait disparu. J'ai d'abord cru qu'elle s'était éloignée, puis j'ai appelé sans obtenir de réponse.  Mon cœur s'est emballé, je me suis levée, j'ai regardé autour de moi, rien, seulement la rivière, la nuit et le bruit de l'eau.

Je me suis approchée du rivage, l'obscurité était presque totale, c'est alors que je l'ai vu sur l'autre berge, immobile.

Une silhouette noire, Plus sombre encore que la nuit. Elle semblait porter une longue cape ou une toge.

 

Je ne distinguais pas son visage, pourtant, j'ai eu immédiatement la certitude qu'elle me regardait et pire encore, qu'elle souriait. Je suis incapable d'expliquer pourquoi, je ne voyais pratiquement rien mais je savais qu'elle souriait.

Le froid m'a parcouru l'échine, je voulais courir, je voulais hurler, fermer les yeux, mais je restais immobile, comme fascinée, incapable de détourner le regard.

Puis quelque chose a frôlé ma main, je me suis mise à hurler, avant de comprendre qu'il s'agissait d'un garçon.

Rodrigo.

 

Il venait du campement, Il avait quatorze ans depuis quelques semaines, c'était un garçon étrange, le seul qui ne nous poursuivait jamais, le seul qui n’avait jamais cherchait jamais à attirer notre attention.

Je lui ai immédiatement montré l'autre rive mais la silhouette avait disparu, comme si elle n'avait jamais existé.

— Tu l'as vue ?

Rodrigo a regardé l'eau.

Longuement.

Puis il a simplement répondu :

— Kamino apparaît toujours à ceux qui commencent à poser les mauvaises questions.

 

Je n'avais jamais entendu ce nom, pas une seule fois, pourtant, en l'entendant, j'ai eu l'impression de le connaître depuis toujours. Comme un souvenir enfoui, Comme une vieille peur oubliée.

 

— C'est qui, Kamino ?

Rodrigo ne répondit pas.

À la place, il me demanda :

— Où est ta sœur ?

Je lui montrai le feu en lui expliquant qu'elle se trouvait là quelques instants auparavant puit qu’elle avait disparu l’instant suivant.

Mais lorsque nous que nous sommes revenu, Maeva était assise près des flammes, comme si elle ne les avait jamais quittées, comme si rien ne s'était passé, comme si j'avais tout imaginé.

Pour autant, cette nuit-là, aucun de nous ne dormit vraiment et pour la première fois de ma vie, j'eus peur de quelque chose que je ne pouvais ni voir ni comprendre.