Les anciens disent souvent que l'on ne quitte jamais vraiment sa terre. Pendant longtemps, j'ai cru qu'ils avaient raison. Puis j'ai quitté Grenade. Et j'ai compris qu'ils avaient tort. On quitte sa terre. On quitte ses montagnes. On quitte ses maisons. On quitte même ses morts. Ce qui refuse de partir, en revanche, ce sont les souvenirs.
Après les inondations, notre monde n'était plus qu'un champ de ruines. Certaines familles partirent immédiatement. D'autres tentèrent de reconstruire. Quelques-unes s'entêtèrent à croire que tout redeviendrait comme avant. Mais les anciens savaient. Le campement avait survécu aux guerres. Aux famines. Aux changements de rois. Aux siècles. Il n'avait pas survécu à la disparition de ses enfants.
Je crois que c'est à ce moment-là qu'Ella accepta enfin l'idée de partir.
Manuel fut le premier à parler sérieusement de Paris. Ses cousins y vivaient déjà depuis plusieurs années. Ils travaillaient. Louaient un appartement. Envoyaient parfois de l'argent. Pour nous qui n'avions connu que les collines de Grenade, cela ressemblait presque à une autre planète.
Je me souviens d'une soirée où nous étions assis tous les trois. Manuel. Maman. Et moi. Le feu brûlait faiblement. Le vent descendait de la Sierra Nevada. Et Manuel parlait de la France. D'usines. De travail. D'immeubles. De rues éclairées toute la nuit. Je regardais les collines détruites derrière lui. Et, pour la première fois, l'idée de partir ne me semblait plus impossible.
Quelques semaines plus tard, nous quittions l'Andalousie. Je me souviens du dernier regard que j'ai porté sur Grenade. Je me souviens de l'Alhambra. Des montagnes. Du Darro. Des collines. Je me souviens avoir cherché une dernière fois la silhouette noire. Comme une enfant qui espère apercevoir un monstre pour être certaine qu'il existe. Je ne vis rien. Et pourtant, je ne me sentis pas rassurée.
Le voyage fut long. Puis vint Paris. Le bruit. Les immeubles. La pluie. Le froid. Les foules. Rien ne ressemblait à ce que j'avais connu. Au début, j'ai détesté cette ville. Puis j'ai appris à l'aimer. Parce qu'elle m'offrait quelque chose que Grenade ne pouvait plus me donner. L'oubli. Du moins le croyais-je.
Ella mourut quelques années après notre arrivée. Paisiblement. Dans son sommeil. J'étais à son chevet lorsqu'elle ouvrit les yeux pour la dernière fois. Je me souviens qu'elle me regarda longuement. Puis elle sourit. Un véritable sourire. Pas celui qui m'avait hantée toute mon enfance. Un sourire doux. Fatigué. Humain.
— Tu vois, petite...
Sa voix était faible. Presque un souffle.
— Finalement... nous avons réussi à partir.
Ce furent ses derniers mots. Je les ai souvent repassés dans ma tête. Parce qu'au fond, je ne sais toujours pas si elle parlait de Grenade. Ou de Kamino.
La vie continua malgré tout. Comme elle continue toujours. Manuel trouva du travail. Nous construisîmes une existence. Une vraie. Simple. Ordinaire. Et, pour la première fois de ma vie, j'eus l'impression d'appartenir au monde des gens normaux.
Puis je compris que j'étais enceinte. Neuf mois après la disparition de Rodrigo. Neuf mois après cette nuit au bord du Darro. Neuf mois après que Kamino fut entré dans ma vie pour la dernière fois.
Je ne savais pas quoi ressentir. J'avais peur. Honte. Et pourtant, lorsque je pris ma fille dans mes bras pour la première fois, tout cela disparut.
Je l'appelai Ella. En mémoire de celle qui nous avait guidées toute sa vie.
Manuel connaissait toute l'histoire. Du moins autant que je pouvais la raconter. Jamais il ne me jugea. Jamais il ne posa de question. Jamais il ne fit la moindre différence. Il considéra Ella comme sa propre fille. Sans hésitation. Sans condition.
C'est à ce moment-là que j'ai compris ce qu'était réellement l'amour. Pas le désir. Pas la passion. Pas l'obsession. L'amour. Le vrai. Celui qui choisit de rester.
Les années passèrent. Ella grandit. Puis devint une femme. À son tour, elle donna naissance à une fille. Ta mère. Julie.
Je croyais alors que l'histoire était terminée. Que Kamino appartenait au passé. Que les collines de Grenade étaient suffisamment loin pour ne plus jamais nous atteindre.
Je me trompais.
La vie est ainsi faite. Elle trouve toujours un moyen de nous rappeler que le passé existe encore.
Ta mère est partie trop tôt. Bien trop tôt. Et lorsqu'elle est morte, je t'ai prise dans mes bras comme maman avait pris Maeva. Comme Ella avait pris soin de nous. Comme tant de femmes avant elles.
Alors je t'ai élevée. Toi. Ma petite Dianne. J'ai essayé de te transmettre tout ce qui méritait d'être conservé. L'amour. La liberté. Le courage. Et peut-être aussi quelques peurs dont tu te serais bien passée.
Aujourd'hui, je suis vieille. Mes souvenirs se mélangent parfois. Certains visages s'effacent. Certaines dates aussi. Mais pas cette histoire. Jamais cette histoire.
Parce qu'au fond, je ne sais toujours pas ce qu'était Kamino. Une malédiction ? Un esprit ? Une légende inventée par des générations de femmes pour donner un sens aux disparitions ? Ou simplement cette part sombre qui existe dans chaque être humain ?
Je n'ai jamais trouvé la réponse. Et je crois que personne ne la trouvera jamais.
Je sais seulement une chose. Pendant des siècles, Kamino a gagné. Il a pris des pères. Des fils. Des amants. Des amis. Il a détruit notre campement. Dispersé notre peuple. Transformé notre histoire en souvenir.
Et pourtant...
Nous sommes encore là. Toi et moi. Assises dans cette maison. À parler de ceux qui nous ont précédées. À transmettre leurs histoires. À continuer d'aimer malgré tout.
Alors écoute bien ta vieille grand-mère Dianne.
Si Kamino existe réellement, il ne faut pas le combattre avec la peur. Ni avec la haine. Ni avec les secrets. Parce que ce sont précisément les armes qu'il préfère.