Fuir.
C'est probablement la seule chose que j'ai toujours su faire correctement.
Petite, je courais pour échapper aux autres enfants. Adolescente, je courais pour fuir ma mère. Aujourd'hui encore, quand tout va mal, je cours. Je cours jusqu'à ce que mes jambes me brûlent. Jusqu'à ce que mon souffle se transforme en douleur. Jusqu'à ce que mes pensées renoncent à me suivre.
Pourquoi courir ?
Parce que c'est la seule alternative que la vie m'a laissée.
Je m'appelle Aeriss.
Je suis née dans un campement de gens du voyage installé en région parisienne.
Quand j'entends certains parler de notre mode de vie, j'ai parfois envie de rire. Ils parlent de liberté. D'horizons. D'aventure. De routes sans fin. Ils imaginent les feux de camp, les caravanes et les chevaux. Ils imaginent des gens libres.
Moi, quand je pense à mon enfance, je pense surtout à autre chose. Aux regards. À la surveillance. Aux secrets. Et à la peur.
Mes parents étaient les chefs du campement. Je ne l'ai pas compris tout de suite. Quand on est enfant, on croit que le monde entier fonctionne comme celui dans lequel on grandit. Pour moi, tout semblait normal. Les adultes se réunissaient pour prendre des décisions. Les anciens donnaient leur avis. Les familles se connaissaient depuis toujours. Et ma mère semblait capable de parler à tout le monde.
Puis j'ai grandi. Et j'ai compris que les autres enfants ne me regardaient pas comme l'une des leurs. Je n'étais jamais simplement Aeriss. J'étais la fille de Rose. La fille du chef. Et après la mort de mon père, je suis devenue quelque chose d'encore plus étrange. Un héritage que tout le monde observait.
Mon père est mort avant mes trois ans. Du moins, c'est ce qu'on m'a toujours dit. Je n'ai presque aucun souvenir de lui. Quelques images floues. Une voix. Des bras qui me portent. Rien de plus.
Pourtant, son absence occupait une place immense dans ma vie. Parce que les adultes n'arrêtaient jamais d'en parler. Pas directement. Jamais. Mais je sentais son nom dans les silences. Dans les conversations interrompues lorsque j'approchais. Dans les regards échangés par les anciens. Comme si sa disparition avait laissé une blessure que personne n'avait réussi à refermer.
Ma mère, elle, ne s'est jamais remariée. Je crois même qu'elle n'a jamais regardé un autre homme. À l'époque, je trouvais cela normal. Aujourd'hui, je me demande parfois si elle n'était pas simplement incapable d'aimer à nouveau.
Rose était une femme étrange. Pas folle. Pas sévère. Simplement étrange. Par moments, elle pouvait être la mère la plus tendre du monde. Et l'instant d'après, elle devenait une forteresse. Une muraille dressée entre moi et le reste de l'univers.
Elle savait toujours où j'étais. Avec qui j'étais. À quelle heure je rentrerais. Elle connaissait les noms de tous mes amis. Les parents de mes amis. Les cousins de mes amis. Je suis presque certaine qu'elle aurait été capable de connaître le nom de mon futur chien avant même que j'aie l'idée d'en adopter un.
Lorsque j'étais petite, cette attention me rassurait. Puis elle a commencé à m'étouffer. Les autres enfants pouvaient disparaître toute une après-midi. Pas moi. Les autres pouvaient faire des bêtises. Pas moi. Les autres avaient droit à l'erreur. Pas moi.
Je ne comprenais pas pourquoi. Et chaque fois que je posais la question, les réponses étaient toujours les mêmes.
— Parce que je suis ta mère.
Ou :
— Parce que je veux te protéger.
Je détestais ces réponses. Elles n'expliquaient rien. Elles ne faisaient qu'ajouter de nouvelles questions.
Avec le temps, j'ai commencé à remarquer autre chose. Les anciens. Ils m'observaient. Pas tous. Pas constamment. Mais suffisamment souvent pour que je m'en aperçoive. Lorsque je traversais le campement, certaines conversations s'interrompaient. Lorsque j'arrivais près d'un groupe, certains regards se détournaient. Comme si ma présence rappelait quelque chose. Quelque chose dont je n'étais pas censée parler.
Au début, j'ai cru que je l'imaginais. Puis j'ai compris que non. Et c'est probablement à ce moment-là que j'ai commencé à courir.
Je partais seule. Le plus loin possible. Dans les champs. Le long des voies ferrées. Dans les terrains vagues. Partout où personne ne pouvait me suivre.
Pendant quelques heures, je cessais d'être la fille de Rose. Je cessais d'être celle qu'on observait. Je devenais simplement moi.
Aeriss.
Une adolescente ordinaire.
Enfin, presque.
Car chaque soir, lorsque je rentrais, ma mère m'attendait. Toujours. Et chaque soir, après le repas, elle me racontait une histoire. La même histoire. Encore et encore. Une histoire qui semblait changer avec les années. Une histoire qui parlait d'un village. D'un prince. D'une jeune fille. Et d'un homme nommé Kamino.
À l'époque, je croyais qu'il s'agissait simplement d'un conte. Je ne savais pas encore que cette histoire était la raison pour laquelle tout le monde me regardait ainsi. Je ne savais pas encore qu'elle me concernait directement. Et surtout, je ne savais pas encore qu'à quatorze ans, ma mère allait enfin cesser de raconter une légende pour me révéler notre histoire.