Je suis restée trois semaines à l'hôpital.
Trois semaines à regarder le plafond. Trois semaines à compter les heures. Trois semaines à essayer de comprendre comment une vie pouvait basculer en une seule nuit.
Les médecins parlaient de fractures. De contusions. De rééducation. Ils expliquaient ce qui était arrivé à mon corps. Personne ne savait expliquer ce qui était arrivé au reste.
Les jours passaient. Les infirmières entraient. Sortaient. Les visiteurs aussi. Parfois ma mère était là. Parfois non. Nous parlions peu. Il n'y avait plus grand-chose à dire. Parce que nous savions toutes les deux que rien ne ramènerait Malik. Et parce que nous savions également que cette histoire avait commencé bien avant nous. Des siècles avant nous. Avec une jeune fille nommée Maev. Avec un homme incapable d'accepter un refus. Avec une malédiction qui refusait de mourir.
Lorsque je quittai finalement l'hôpital, je ne retournai pas au campement. Je n'en avais pas la force. Chaque caravane m'aurait rappelé Malik. Chaque chemin. Chaque feu de camp. Chaque sourire.
Je pris une chambre dans un foyer. Puis une autre. Puis encore une autre. Je vivais au jour le jour. Comme après ma première fugue. Sauf que, cette fois, je n'étais plus une adolescente. J'étais une jeune femme brisée. Et la colère avait remplacé la peur.
Pendant plusieurs mois, je cherchai la tombe de Malik. Je ne sais même pas pourquoi. Je connaissais la vérité. Je savais qu'il était mort. Je savais qu'il ne reviendrait jamais. Pourtant, j'avais besoin d'un endroit. D'une pierre. D'un nom gravé quelque part. Quelque chose qui me permette de lui parler.
Mais je ne trouvai rien.
Alors je marchai.
Encore.
Toujours.
Comme si courir pouvait me sauver.
Comme si avancer empêchait les souvenirs de me rattraper.
Puis, un jour, je me suis assise devant un cahier. Un simple cahier à spirale acheté dans une supérette. Et j'ai commencé à écrire.
Au début, c'était maladroit. Des phrases incomplètes. Des souvenirs. Des colères. Des larmes transformées en mots. Je n'écrivais pas pour être lue. Je n'écrivais pas pour raconter une histoire. J'écrivais parce que c'était la seule manière de continuer à respirer.
Lorsque les mots devenaient insuffisants, j'écrivais davantage. Lorsque la douleur revenait, j'écrivais encore. Peu à peu, les cahiers s'accumulèrent. Puis les carnets. Puis les feuilles volantes. Toute ma vie semblait se transformer en encre.
Un soir, dans un petit café où se produisaient des musiciens amateurs, quelqu'un me demanda si je chantais.
Je répondis non.
C'était faux.
Comme tout le monde, je chantais parfois sous la douche. Par habitude. Par ennui. Par nécessité. Mais je n'avais jamais imaginé chanter devant quelqu'un.
Pourtant, quelques semaines plus tard, je montai sur scène. Les jambes tremblantes. La gorge sèche. Terrifiée.
Et je chantai.
Une seule chanson.
Une chanson triste.
Évidemment.
Lorsque je descendis de scène, je compris que quelque chose venait de changer. La douleur était toujours là. Mais elle avait trouvé une voix.
Alors je recommençai.
Encore.
Et encore.
Puis quelqu'un me parla d'un vieux piano installé dans une salle associative. Je ne savais pas en jouer. Je ne connaissais rien à la musique. Mais cela ne m'empêcha pas d'essayer.
Au début, c'était une catastrophe. Mes doigts semblaient appartenir à quelqu'un d'autre. Je me trompais sans cesse. Je frappais les mauvaises touches. Je perdais patience.
Puis, un jour, une mélodie apparut.
Simple.
Fragile.
Imparfaite.
Comme moi.
Alors je continuai.
Pendant des mois.
Pendant des années.
J'appris à écrire. J'appris à chanter. J'appris à jouer du piano. Non pas parce que j'avais du talent, mais parce que j'avais besoin de transformer quelque chose. La peine. La colère. L'absence. Toutes ces choses que je portais depuis trop longtemps.
Un jour, un homme lut quelques-uns de mes textes. Puis quelques autres. Il me regarda longuement avant de déclarer :
— Vous semblez avoir énormément vécu.
Je me souviens avoir souri.
Un sourire triste.
Peut-être le plus sincère de toute ma vie.
Je lui confiai mes écrits.
Il les lut.
Tous.
Sans jamais me demander ce qui était vrai.
Sans jamais me demander ce qui était faux.
Sans jamais me demander qui était Kamino.
Ou qui était Malik.
Il m'offrit simplement sa confiance.
Puis un toit.
Puis une chance.
Grâce à lui, je devins artiste.
Pas célèbre.
Pas riche.
Simplement artiste.
Une femme qui écrit.
Qui chante.
Qui joue du piano.
Une femme qui transforme ses blessures en chansons.
Une femme qui continue de courir parfois.
Les mauvaises habitudes ne disparaissent jamais complètement.
Aujourd'hui encore, lorsque je monte sur scène, il m'arrive de penser à Malik. À son sourire. À sa patience. À cette vie que nous n'aurons jamais.
Il m'arrive aussi de penser à ma mère. À Maev. À tous ceux qui ont porté cette histoire avant moi.
Je ne sais pas si la malédiction prendra fin un jour. Je ne sais même pas si quelqu'un peut réellement échapper à Kamino.
Je sais seulement une chose.
Il m'a pris beaucoup.
Il m'a pris mon père.
Il m'a pris Malik.
Il a pris une partie de mon enfance.
Une partie de mon innocence.
Mais il ne m'a pas tout pris.
Il me reste mes mots.
Ma voix.
Mes chansons.
Et tant qu'il me restera cela, je continuerai d'avancer.
Je continuerai de courir.
Non plus pour fuir.
Mais pour vivre.
Car derrière l'amour se cache parfois une menace plus grande que la mort.
Et pourtant...
Malgré tout ce que j'ai vu.
Malgré tout ce que j'ai perdu.
Je continue de croire que l'amour existe encore.
Et qu'aucune malédiction ne pourra jamais complètement l'effacer.