Du moins, c'est ce que j'ai cru.
Je me trouvais seule au milieu d'une vaste plaine. Le ciel était gris. Le vent soufflait si fort que j'avais du mal à avancer. Au loin, une silhouette marchait dans ma direction.
Une femme.
Je savais déjà qui elle était avant même de distinguer son visage.
Maev.
Elle avançait lentement. Comme si chaque pas lui coûtait un effort immense.
Lorsqu'elle arriva devant moi, je remarquai quelque chose.
Elle tenait une tête entre ses mains.
Une tête humaine.
Je n'arrivais pas à voir le visage. Seulement les cheveux. Le sang. Le regard vide.
Puis Maev leva les yeux vers moi.
Et son visage changea.
Ses traits se déformèrent. Sa peau s'assombrit. Son sourire apparut.
Un sourire que je n'avais jamais vu.
Et pourtant, je le connaissais.
Comme si je l'avais toujours connu.
Comme si mes ancêtres me l'avaient transmis.
Maev n'était plus là.
À sa place se tenait un homme.
Et dans ses yeux brillait quelque chose de pire que la haine.
L'amour.
Un amour devenu fou.
Un amour devenu une maladie.
Il éclata de rire.
Puis il prononça quatre mots.
— Ton tour viendra.
Je me réveillai en sursaut. Le cœur battant. Les draps trempés de sueur. La respiration coupée.
Pendant plusieurs minutes, je restai assise sur mon lit. À écouter le silence. À écouter le vent contre les caravanes. À essayer de me convaincre que ce n'était qu'un cauchemar.
Mais quelque chose avait changé.
Je ne savais pas quoi.
Je savais seulement que je ne supportais plus le campement. Les regards. Les silences. Les secrets. Les conversations interrompues. Les adultes qui semblaient savoir quelque chose que je ne comprenais pas.
Même ma mère devenait insupportable. Sa protection. Son inquiétude. Son besoin de toujours savoir où j'étais. Tout cela m'étouffait.
Alors, quelques jours plus tard, j'ai fui.
Sans prévenir personne.
Sans laisser de mot.
Sans réfléchir.
J'ai pris un sac. Quelques vêtements. L'argent que j'avais réussi à économiser.
Et je suis partie.
Je croyais partir pour quelques jours.
Je suis restée absente un mois.
Paris était immense. Terrifiante. Magnifique. Sale. Brillante. Cruelle.
Les premiers jours, je me suis sentie libre. Personne ne me surveillait. Personne ne me connaissait. Personne ne me regardait comme la fille de Rose. Je pouvais marcher où je voulais. Manger quand je voulais. Dormir quand je voulais.
Puis l'argent a commencé à manquer.
Et la réalité m'a rattrapée.
J'ai découvert les bancs publics. Les halls d'immeubles. Les gares. Le froid. La faim. La solitude.
J'ai appris à reconnaître les endroits où il valait mieux ne pas rester. Les regards qu'il valait mieux éviter. Les promesses qu'il ne fallait jamais croire.
À quatorze ans, on apprend vite lorsqu'on est seule.
Parfois, la nuit, je repensais à ma mère. Et malgré ma colère, je comprenais peu à peu certaines de ses peurs. Le monde n'avait rien de bienveillant. Pas besoin de malédiction pour qu'il soit dangereux.
Un matin, après presque un mois d'errance, je me réveillai sur un banc. Il faisait froid. Le soleil commençait à peine à se lever. J'étais épuisée. Affamée. Et, pour la première fois depuis mon départ, j'avais envie de rentrer.
Mais l'orgueil est une prison redoutable.
Je refusais de l'admettre.
Alors je restai assise. À regarder les passants. À regarder la ville s'éveiller.
Puis j'entendis une voix.
— Rentre.
Je relevai brusquement la tête.
Personne.
Seulement des inconnus pressés. Des voitures. Le bruit habituel de la ville.
Puis la voix revint.
— Rentre à la maison.
Cette fois, je la reconnus immédiatement.
Ma mère.
Je ne saurais jamais expliquer ce qui s'est passé. Peut-être l'épuisement. Peut-être mon imagination. Peut-être simplement le besoin de croire que quelqu'un pensait encore à moi.
Mais j'entendis clairement la suite.
— Je ne le laisserai pas te faire de mal.
Je sentis mes larmes monter immédiatement.
Parce que, pour la première fois depuis des semaines, quelqu'un me protégeait encore.
Même de loin.
Je rentrai ce jour-là.
Le voyage me sembla plus court que l'aller.
Lorsque j'arrivai au campement, personne ne cria. Personne ne me gronda. Personne ne me posa de question. Comme si tout le monde avait toujours su que je reviendrais.
Ma mère m'attendait devant sa caravane.
Elle me serra dans ses bras. Très fort.
Sans un mot et, pour la première fois de ma vie, je la sentis trembler.
Je ne lui racontai jamais vraiment ce mois passé dans la rue.
Elle ne me demanda jamais de le faire.
Certaines blessures n'ont pas besoin d'être décrites pour être comprises.
Les années passèrent.
Peu à peu, la colère s'apaisa.
Je continuai à courir.
Mais moins souvent.
Je grandissais.
Je sortais davantage.
Je découvrais le monde au-delà du campement.
Et surtout, je commençais à croire que ma vie pourrait ressembler à celle des autres.
Puis, à seize ans, j'ai rencontré Malik.
La première fois que je l'ai vu, j'ai pensé qu'il était agaçant.
La deuxième fois, je l'ai trouvé drôle.
La troisième fois, je me suis surprise à attendre nos conversations.
Il était plus âgé que moi. Algérien. Patient. Intelligent.
Et surtout, il ne semblait jamais impressionné par mon histoire.
Lorsque je lui parlais du campement, il m'écoutait. Lorsque je lui parlais de ma mère, il souriait. Lorsque je lui parlais de Kamino, il ne riait pas. Il se contentait de me demander :
— Et toi, qu'est-ce que tu en penses ?
Personne ne m'avait jamais posé cette question.
Avec lui, je n'étais plus la fille de Rose. Je n'étais plus l'héritière d'une vieille histoire. Je n'étais plus celle qu'on surveillait.
J'étais simplement Aeriss.
Et, pour la première fois depuis très longtemps, la vie commençait à devenir douce.